Cathars and Cathar Beliefs in the Languedoc
"Un épisode de la guerre des Albigeois"


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Philippe Tamizey de Larroque,

 

"Un épisode de la guerre des Albigeois"

 

Revue des questions historiques,
t. 1, 1866, p. 168-191

 

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I

De toutes les guerres intestines qui ont désolé la France, la plus cruelle a été sans contredit cette guerre des Albigeois qui, pendant près d'un demi-siècle, promena ses fureurs dans nos provinces méridionales. L'acharnement et la barbarie des combattants seraient inexplicables pour celui qui ne réfléchirait pas aux passions qu'ils apportaient au sein de la mêlée. Ce n'était point seulement l'idée religieuse qui planait au-dessus des champs de bataille de Muret et de Castelnaudary, c'était aussi l'idée politique; et si, pour la Papauté personnifiée dans Innocent III, la guerre contre les Albigeois était une croisade contre des hérétiques, c'était, pour la royauté représentée par Philippe-Auguste, une expédition contre des provinces indépendantes qui allaient, sous son petit-fils, devenir les plus magnifiques fleurons de la couronne de France. Mais dans ce drame affreux, l'antagonisme des races auxquelles appartenaient l'une et l'autre armée jouait un rôle plus considérable encore que les intérêts politiques, que les croyances religieuses. Le Languedoc, au commencement du treizième siècle, était l'arène où se vidait la vieille querelle du Nord et du Midi. Les descendants des Francs et les descendants des Gallo-Romains et des Visigoths, fidèles à des ressentiments héréditaires, se jetaient dans la lutte avec une sorte de frénésie, et, comme s'ils prévoyaient qu'ils ne se retrouveraient jamais plus en présence, ils semblaient

 

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vouloir mutuellement assouvir, en une dernière rencontre, une haine plusieurs fois séculaire. C'est dans l'implacable animosité qui enflammait les peuples d'origine différente séparés par la Loire, qu'il faut donc chercher la principale cause de toutes les horreurs de la guerre des Albigeois. Oui, si le beau ciel du Midi fut rougi du reflet de tant d'incendies, si la limpidité de ses rivières fut troublée par le sang de tant de victimes, on doit surtout en accuser l'antagonisme persistant de ces races rivales que la Providence destinait à former, par leur fusion merveilleuse, la nation du monde entier qui peut à meilleur droit se glorifier aujourd'hui de son unité!

Que l'on songe encore à tout ce que devaient exciter d'ardentes convoitises dans les âmes grossières des soldats de Simon de Montfort les richesses du Midi ! La prodigieuse fertilité des plaines qu'arrose la Garonne, le commerce si étendu de Béziers, de Toulouse, de Carcassonne, le luxe déployé dans les demeures seigneuriales ', promettaient un abondant butin à leur avidité. Enfin ne se joignait-il pas à la cupidité des hommes du Nord cette âpre jalousie dont on a constaté les effets dans toutes les invasions de Barbares? Et plus encore peut-être qu'à l'ignoble attrait du pillage faut-il attribuer à l'orgueilleux désir de venger de longues humiliations les cruautés sans nombre commises contre ces populations fortunées, qui possédaient un soleil plus brillant, un langage plus harmonieux, des mœurs plus élégantes, des institutions plus libérales 2, et au milieu des quelles enfin s'épanouissait, comme une fleur précoce, une civilisation plus avancée!

Ces rapides considérations laissent assez comprendre, ce me semble, le caractère de férocité que conserva, pendant toute sa durée, la guerre des Albigeois, et il a fallu que certains historiens fussent étrangement aveuglés par leurs préjugés pour rendre unique ment responsable des excès qui la déshonorèrent un zèle religieux qui, hélas! s'égara trop souvent jusqu'au fanatisme, mais qui, je le répète parce qu'on n'a pas assez insisté sur ce point, n'exerça qu'une influence secondaire sur les scènes odieuses dont le comté de Toulouse fut alors le théâtre.

Non-seulement on n'a pas suffisamment tenu compte des causes si diverses de la guerre des Albigeois, et on n'a pas réduit par conséquent

1 Les poètes de l'époque fournissent d'amples cl de curieux renseignements à ce sujet. Voir Raynouard, Choix des poésies originales des troubadours, t. IV.

2 M. Raynouard, M. Guizot, M. Fauriel ont signalé le haut degré de liberté et de prospérité auquel les villes du Midi s'était élevées déjà à celle époque.

 

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à sa juste mesure la part qui revient au sentiment religieux dans les malheurs et dans les crimes qui marquèrent cet abominable épisode de notre histoire, ainsi que l'appelle Chateaubriand; mais, quand des hauteurs des appréciations générales on est descendu jusqu'aux détails du récit, on a falsifié les faits eux-mêmes, et, comme s'il ne s'était pas commis, en ces temps néfastes, assez d'atrocités, on en a inventé de nouvelles. Désireux de montrer combien l'erreur a réussi, en cette matière, à détrôner la vérité, je vais examiner, à la clarté que répandent les témoignages contemporains, le tableau tel qu'il est habituellement retracé, de la prise et du sac de Béziers. J'en conviens, du reste, cet événement, qui ouvre d'une manière si déplorable la longue série des " gestes glorieux des Français " dans le Languedoc, a été plus dénaturé qu'aucun autre, et de toutes les catastrophes qui se succèdent dans l'histoire de la croisade contre les Albigeois, c'est à la fois la plus fameuse et la plus mal connue.

 

II.

Béziers était la première ville hérétique que les croisés de l'Ile-de-France, de la Flandre, de la Normandie, de la Bourgogne, etc., s'avançant dans l'intérieur du Languedoc, après avoir traversé le Lyonnais, devaient rencontrer sur leur passage. Aussi avaient-ils donné rendez-vous devant ses murs aux troupes recrutées dans le Midi même, à prix d'or, par le vicomte de Turenne, l'évêque de Limoges, l'évêque de Bazas, l'archevêque de Bordeaux, les évêques de Cahors et d'Agde', Bertrand de Cardalhac, Bertrand de Gourdon, etc. Le nombre total des croisés qui accoururent sur le territoire de Béziers a été énormément grossi. S'il fallait en croire du

1 M. Blary Lafon {Histoire du midi de la France, tome II) substitue à l'évêque d'Agde l'évêque d'Agen. J'affirme qu'il se trompe, d'abord parce que c'est bien l'évêque d'Agde que mentionnent les chroniqueurs, et ensuite parce que Bertrand de Baccyras qui occupait alors le siège d'Agen {Gallia Christiana, tome II), ne pouvait guère être devant Béziers dans les derniers jours de juillet 1209, puisqu'il mourut, chargé d'années, dans sa ville épiscopal, le i du mois suivant. M. Mary Lafon pourrait objecter qu'il a emprunté cette assertion à l'Histoire générale du Languedoc, par dom Vie et dom Vaissète; mais on lui répondrait qu'il ne faut jamais se contenter de consulter les ouvrages de seconde main; même les meilleurs, et que, puisque les bénédictins eux-mêmes citent inexacte ment, rien au monde ne peut dispenser un érudit de remonter aux sources.

 

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Tillet, suivi par l'abbé Velly, par Anquetil, et par la Biographie universelle, cinq cent mille croisés auraient été groupés sous la bannière du comte de Montfort. Je pense, m'appuyant sur les indications d'un chroniqueur bien informé, que l'on doit s'en tenir à la moitié de ce chiffre 1 . Les corps auxiliaires venus l'un du Velay, l'autre de l'Agenais 2, formaient des bandes bien plutôt que des armées. Quoi qu'il en soit, dès le 21 juillet 1209, tous les croisés étaient réunis autour de Béziers, et, aussi loin que le regard pouvait s'étendre 3, on voyait s'agiter leur masse confuse. Devant une

 

1 " L'host des croisés fut merveilleusement grand, par ma foi ! Il s'y trouvait 20,000 cavaliers armés de toutes pièces et plus de 200,000 tant vilains que paysans, et je ne compte ni les bourgeois ni les clercs. " {Histoire de la Croisade contre les hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux par un poêle contemporain, traduite et publiée par M. Fauriel, 1837, 1 vol. in-4°, faisant partie de la Collection des documents inédits relatifs à l'histoire de France). Ce poème, dont M. Fauriel, dans son introduction, M. Villeinain, dans le Journal des savants de 1837, et, plus récemment, M. Guibal, dans une thèse présentée en 1863 à la Fa culté des lettres de Paris, ont signalé la haute importance, doit inspirer plus de confiance que YHistoria de los faicts d'armes et guerras de Tolosa, qui range au tour de Béziers 300,000 croisés, et dont le poëme, qui est beaucoup antérieur, n'est pas " la reproduction presque mot à mot, " quoi qu'en dise M. Capefiguc {Histoire de Philippe-Auguste, tome II). M. E. Sabatier {Histoire de la ville et des niques de Béziers, 1 vol. in-8°, 1851) pense que " le nombre des envahisseurs était de 50,000, selon la version plus vraisemblable de Pierre de Vaux-Cernay. " Je ferai remarquer que Pierre de Vaux-Cernay ne parle point dans l'endroit cité du nombre des croisés qui assiégeaient Béziers, mais bien de ceux qui assié geaient Carcassonne, lesquels, pour diverses causes, pouvaient être moins nombreux qu'au début de la campagne. D'ailleurs Pierre de Vaux-Cernay n'affirme pas; son témoignage est vague. Le voici: " dicebatur quod in exercitu crant ho mmes usque ad quinquaginta millia. " {llistoria Albigensium, c. xvn, dans Pair, lai., t. CCXIII, p. 568.)

2 - Les croisés venus de l'Agenais y avaient déjà détruit Gontaud et ravagé Tonucins et Casseneuil [Histoire de la Croisade en vers provençaux). Ces trois petites villes, ainsi que celle de Penne, qui, prise en 1212 par Simon de Montfort, fut prise encore en 1562 par Biaise de Moulue, furent au nombre des villes de l'Age nais qui eurent le plus à souffrir dans les guerres de religion du seizième et dix- septième siècle. L'hérésie albigeoise, qu'on avait cru étouffer dans le sang, avait laissé là, comme partout où elle s'était implantée, une semence qui, pour devenir féconde, n'attendait qu'une occasion favorable. La ltéforme fut cette occasion. C'est ainsi que, par-dessus trois siècles, les protestants donnent la main aux Albigeois, et que Basnage {Histoire de l'Eglise) a eu raison de proclamer la mystérieuse mais étroite parenté des deux hérésies.

3 L'Histoire de la Croisade en vers provençaux dit de l'host des croisés : " l occupe bien une grande lieue de long. " Un document qui émane d'un des chef" des croisés atteste que la foule des envahisseurs était plus considérable, croyait- on, que jamais armée chrétienne ne l'avait été. {Lettre sur la victoire remportée contre les hérétiques, écrite par Arnantil, abbé de Cîteaux, et Milon, moine du même ordre, au pape Innocent III, lettre imprimée sous le nu 108 au tome 11, p. 373, des Ephtolarum Innocenta W, publiées par Baluze (1. ut, epist. 108, dans Pntr. lai., t. CCXVI, p. 137.)- Matthieu Paris reproduit cette assertion de l'abbé de Cîteaux.

 

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pareille multitude d'assaillants toute longue résistance était inter dite, et il était évident qu'aux premiers chocs elle allait être détruite de fond en comble, cette ville si fière de son antiquité 1 , de son opulence 2, de ses franchises municipales déjà consacrées par le temps, et surtout de la proverbiale beauté des plaines que, comme la reine gracieuse de la contrée, elle dominait du haut de la colline où elle était assise 3 !

Les chefs de l'armée catholique, l'histoire ne leur a pas toujours rendu la justice de le remarquer, ne voulurent pas employer la force avant d'avoir essayé la persuasion : ils envoyèrent aux habitants de Béziers, pendant que l'armée catholique était en marche, leur évêque Réginald de Montpeyroux, espérant que l'ascendant que lui donnaient sur son ancien troupeau son âge avancé et ses grandes vertus faciliterait le succès de sa mission. Le prélat était chargé d'inviter les habitants de Béziers à remettre, sous peine d'excommunication 4, les hérétiques qui se trouvaient parmi eux, ainsi que leurs biens, entre les mains des croisés, ou, s'ils ne le pouvaient pas, à sortir du moins de la ville en abandonnant ces méchants à leur destinée, les avertissant qu'autrement le sang qui serait versé retomberait sur leurs têtes. Mais les habitants de Béziers répondirent fièrement qu'ils se laisseraient noyer dans la mer salée (sic) avant d'accepter cette proposition 5. La cathédrale de Saint-Nazaire fut

 

 

1 La ville de Béziers paraît avoir été fondée par les Ibères. Voir Fauriel, His toire de la Gaule méridionale, tome I, et P. A. Boudard, Numismatique ibé- rienne.

2 Guillaume le Breton {Philippide) l'appelle nimium locuplex populosaque valde. - Opulentissimnm , dit Albéric des Truis-Fontaincs. - Populosam et amplam, dit Robert Abolant.

3 Urbs liilerrisarnœna, dit Guillaume Catel, cilantdes vers faits à l'occasion du sac de la ville. On connaît le proverbe languoilocion.

4 M. Sabatier (déjà cité) dit d'un ton dubitatif: " Quelques historiens prétendent que le légat les menaça d'excommunication. " Pourquoi M. Sabatier n'a- l- il pas jugé à propos de consulter à ce sujet le légat lui-même?

5 C'est le poème de la Croisade qui leur attribue cette réponse. La Chronique romane en prose, du quatorzième siècle, qui en est une version parfois très-modifiée, leur fait répondre à l'évêque qu'ils mangeraient leurs enfants plutôt que de se rendre; que d'ailleurs leur ville est forte et que leur seigneur ne tardera pas à venir à leur secours.

 

 

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témoin d'un spectacle émouvant quand les milliers d'hommes qui se pressaient dans sa vaste enceinte 1 jurèrent, en face d'un vieil évêque tendant vainement vers eux du haut de la chaire sacrée ses mains suppliantes, de défendre jusqu'à la dernière extrémité, de concert avec les hérétiques, leur ville contre les croisés. J'avoue ne pas comprendre les injures qui ont été prodiguées par un historien méridional 2 au prélat dont le paternel dévouement ne put sauver les habitants de sa ville épiscopale. La démarche de Réginald était, au contraire, d'autant plus digne d'éloges que, quelques années auparavant, un de ses prédécesseurs eut, dans une autre église de Béziers, l'église de Sainte-Marie-Madeleine, la mâchoire fracassée pour avoir voulu, par une intervention aussi généreuse qu'inutile, arracher le vicomte Trencavel des mains de ses meurtriers 3.

Du reste, l'historien méridional qui a pris si malencontreusement à partie Réginald de Montpeyroux, est le seul historien que je connaisse qui n'ait pas rendu hommage aux nobles inspirations aux quelles avait obéi le vénérable prélat en cette douloureuse circonstance ; et depuis l'auteur du Poëme de la Croisade qui dit de lui : " qui mot prudome fu, " depuis l'auteur de la Chronique romane qui l'appelle " home sage et volen ben le profict desdits habitants, " jusqu'à M. Mary Lafon (déjà cité), lequel M. Mary Lafon ne passe pas pourtant pour être très-favorable au clergé, tous ont vu et admiré une magnanime démarche là où M. d'Aldéguier a cru voir et a maudit une coupable conduite Mais laissons un moment la parole à l'auteur du Poëme delà Croisade : " Quand l'évêque voit que ceux de Béziers ne prisent pas plus son sermon qu'une pomme pelée, il est remonté sur la mule qu'il avait amenée, et s'en va à la rencontre de l'host qui est en marche... L'évêque rend compte de sa mission à l'abbé de Cîteaux 4, et aux autres barons de l'armée, qui l'écoutent

1 Le poème de la Croisade s'exprime ainsi : " Aussitôt qu'il fut arrivé à l'église cathédrale, où sont maintes reliques, il fait assembler tous les habitants, etc."

2 M. d'Aldéguier, Histoire de la ville de Toulouse (4 volumes in-8", 1834, tome II.)

3 Voir sur ce fait, qui arriva en 1167, outre les historiens de la Croisade con tre les Albigeois, tels que Pierre de Vaux-Cernay, Guillaume de Puy-Laurens, etc., la Chronique de Geoffroy, prieur du V'igeois, dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XII, p. 410. D'après ce chroniqueur, le vicoime Trencavel fut égorgé sur un des autels de l'église de Saintc-Maric-Madeleine.

4 Arnauld, surnommé Amatric, abbé de Citeaux, puis archevêque de Nar- bonne, alors légat du pape Innocent III. A Lyon, en juin 1209, les croisés le choisirent pour leur généralissime. M. Amaury Duval l'Histoire littéraire de la France, t. XVII), et après lui, M. Ed. Fournicr {L'esprit dans l'histoire, 1" édi tion, 1857, p. 61, et 2e édition, 1860, p. 91), ont confondu Arnauld avec un autre légat d'Innocent III, Milon. Or Milon établit lui-même son alibi dans une lettre à Innocent III {Lettre 108 du Recueil de Baluze, p. 365 du t. II), lettre dans la quelle il annonce au Souverain-Pontife qu'après avoir suivi l'armée des croisés de Lyon jusqu'à Montpellier, il s'en est séparé pour se rendre à Arles, à Marseille, etc. Une méprise beaucoup plus plaisante encore que celle que je viens de rele ver a été commise dans l'Encyclopédie moderne, publiée par MM. Firmin Didol, article France, colonne 764 (t. XV, 1818), où on iil sous la date de 1216 : " Més intelligence entre le légat Arnauld de Villeneuve et Simon de Montfoi t. " Arnauld île Villeneuve, chacun le sait, est un médecin, un alchimiste du treizième siècle. 1 semble que Arnauld, abbé de Cîteaux, a porté malheur à tous ceux qui ont farlô de lui, même aux plus doctes. J'aurai l'occasion tout à l'heure de signaler a son endroit une erreur de dom Vaissclc, répétée par Daunou.

 

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attentivement. Ils tiennent ceux de Béziers pour gent folle et forcenée et voient bien que pour eux s'apprêtent les douleurs, les tourments et la mort. " A ce récit, l'auteur de la Chronique romane, laquelle, on le voit de plus en plus clairement, diffère beaucoup çà et là du Poème de la Croisade, substitue un récit qui tendrait à donner au carnage qui eut lieu dans Béziers un odieux caractère de préméditation. D'après cet auteur qui, écrivant au quatorzième siècle, ne cite comme garant de ce qu'il raconte que le poëme même de la croisade et qui, par conséquent, lorsqu'il se sépare de son guide, perd toute autorité, le légat, après avoir appris par Réginald de Montpeyroux la hautaine réponse des habitants de Béziers, aurait juré que dans ledit Béziers il ne laisserait pas pierre sur pierre, qu'il ferait mettre à feu et à sang tant les hommes que les femmes et les petits enfants. Il est permis de penser que le rédacteur de la Chronique où cet épouvantable serment est reproduit a voulu, sous l'influence d'irritants souvenirs, donner à sa copie des couleurs plus vigoureuses que celles du tableau, et de même qu'il a exagéré tout à l'heure l'énergie du serment des habitants de Béziers en les présentant comme décidés à dévorer leurs enfants plutôt qu'à se rendre, de même ici il a exagéré les menaçantes paroles avec lesquelles les chefs de l'armée durent accueillir l'insultant défi de ceux qu'ils voulaient sauver. Autant je trouve de vrai semblance dans le Poëme qui fait dire à ces chefs au sujet des rebelles : " Ce sont des insensés! Leur opiniâtreté les perdra. Tant pis pour eux ! " autant je trouve peu de vraisemblance dans la Chronique qui fait proférer par un de ces chefs un serment qui aurait été, parmi tous les scandales prodigieux de cette guerre, comme parle M. Fauriel, un scandale tout particulier.

 

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III.

Mais ce ne sont pas là les seules paroles indignes de lui que l'on attribue au légat du pape Innocent III : il en aurait, quelques heures après (22 juillet) ', prononcé d'autres qui ont valu à son nom une fatale célébrité. 11 aurait répondu aux croisés qui, après avoir livré l'assaut à la ville de Béziers, lui auraient demandé comment ils distingueraient les fidèles des hérétiques : Tuez-les, car Dieu con naît les siens 2 !

Ces paroles figurent non-seulement dans tous les livres dont Béziers a été le sujet, dans l'Histoire de Béziers, par M. Henri Julia (1845), comme dans Y Histoire de la ville et des évêques de Béziers, par M. E. Sabatier (1854), pour ne désigner ici que les livres les plus récents5; non-seulement dans tous les ouvrages qui concernent le Languedoc4, depuis l'Histoire générale de cette province par dom Vie et dom Vaissètc 3, jusqu'à l'Histoire du Midi de la France, par M. Mary Lafon ; mais encore dans nos

 

 

1 C'est bien le 22 juillet, et non le 23, comme le dit M. d'Aldéguier {Histoire dela ville de Toulouse, t. II). Pierre de Vaux-Cernay a soin de noter que c'était le jour de la fête de sainte Marie-Madeleine; ei, comme les hérétiques avaient tenu à l'égard de cette sainte, de sacrilèges propos, il voit et il salue dans cette coïncidence quelque chose de merveilleux. Les Gestes glorieux des Francs in diquent aussi le jour de la fête de sainte Madeleine, mais avec l'année 1208. Guillaume le Breton {Vie de Philippe-Auguste) met cet événement en 1213.

2 Coedite eos, novil enim Dominus qui sunt ejus. ( Voir ci-après le texte entier.)

3 Il faut excepter M. l'archiprétre Durand, dans ses Annales de Béziers et de tes environs { 1863).

4 Je ne les trouve pas cependant dans l'Histoire des comtes de Tolose, par Guillaume Catel, 1623.

5 Je suis très-surpris de voir des auteurs aussi judicieux que dom Vie et dom Vaissète se contenter d'apprendre à leurs lecteurs que quelques auteurs récents révoquent en doute cette circonstance. La chose valait la peine d'être examinée de plus près. De même, un grand historien, Frédéric Hurter {Histoire du pape Innocentai), garde une réserve beaucoup trop grande quand il dit, (littéralement copié en ce passage par M. E. Sabatier dans son Histoire de Béliers) : " Pour l'honneur de l'humanité, on aimerait mieux ajouter foi au témoignage qui nie qu'à celui qui affirme cette réponse. " Autrefois, c'était bien différent ! Nos vieux historiens n'ont jamais cité ces paroles, ni Scipion Duplcix, ni Mézeray, ni le P. Daniel. Je ne les vois pas dans l'Abrégé chronologique du président Hénault. Mais ce qui est plus surprenant, c'est que je les ai vainement cherchées dans les soixante-dix volumes des OEuvres complètes de Voltaire.

 

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cinq grandes dernières Histoires de France, celles de l'abbé Velly, d'Anquetil, de Sismondi, de M. Michelet et de M. Henri Martin, sans compter toutes nos moins considérables histoires de France, telles que celles de MM. Cayx et Poirson, de M. Th. Lavallée, de M. Th. Burette, de MM. Bordier et Ed Charton, de M. Auguste Trognon '. On les retrouve dans presque toutes nos encyclopédies à l'article Béziers, quand ce n'est pas à l'article Albigeois, et souvent à l'un et à l'autre endroit ; dans la Biographie universelle des frères Michaud, comme dans la Nouvelle biographie générale des frères Didot ; dans tous nos Dictionnaires d'histoire et de géographie, notamment dans celui qui a été récemment publié par MM. Ch. Dézobry et Bachelet. L'Histoire universelle de César Cantu 2, et voire même les Annales ecclesiastici du cardinal Baronius, continuées par l'oratorieu Raynaldi, et les Annales Cistercienses d'Ange Manriquez, moine de l'ordre des Cîteaux, plus tard évêque de Badajoz, reproduisent ces mêmes paroles. Enfin, elles se glissent jusque dans les livres élémentaires destinés aux maisons d'éducation. D'un autre côté, certains journaux ne font guère paraître d'articles sur l'intolérance où l'inévitable " tuez-les tous " ne vienne couronner quelque fougueuse tirade. Enfants, nous entendons à tout moment ce lugubre refrain ; hommes faits, nous le retrouvons dans les ouvrages les plus usuels et souvent les plus recommandables, et en même temps il est apporté sans cesse à notre oreille par

 

1 II faut ranger parmi les exceptions les histoires de France, bien abrégées il est vrai, de M. Mennechet, de M. Ozaneaux et de M. Duruy. M. C. Dareste, dont l'Histoire de France est en cours de publication, reconnaît que " l'authenticité de ce mot est douteuse. " En revanche, M. Jules Bastide a donné place à cette citation dans le premier des deux petits volumes sur les Guerres de religion en France, publiés par lui dans la Bibliothèque utile, en 1860. Je ne dois pas oublier de dire que la même citation s'étale à plusieurs reprises dans le Dictionnaire encyclopédique de l'histoire de France, publié par M. Ph. Le Bas, de l'Institut; qu'elle s'épanouit aussi dans l'Histoire des villes de France, par M. AristideGuil- bert. L'article sur Béziers, dans ce dernier ouvrage (t. VI) est de M. Viennet, de l'Académie Française, lequel est un enfant de Béziers. M. Viennet ne se contente point d'attribuer au "farouche Arnaud " (sic) la parole infâme; il ajoute que cette journée est une honte éternelle pour la mémoire du légat, de S. Dominique !!! et de tous les illustres assassins qui y prirent part. Il ajoute encore que, pour juger Trencavel, S. Dominique inventa le tribunal de l'inquisition. Et M. Guilbert de dire (note de la p. 4M7) : " Nous devons cette excellente esquisse historique à la plume de M. Viennet ! "

2 César Cantu met le : " Tuez-les tous, " compliqué d'un "Tuez toujours! "dans la bouche des capitaines de l'armée pris collectivement.

 

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la retentissante voix de la presse et par les mille échos de la conversation. Comment ne serait-il pas redit par tout le monde? Certes, s'il est de nos jours un homme qui, soit par son mémorable professorat, soit par ses traductions de nos anciens chroniqueurs, soit par la plupart de ses autres publications, ait acquis le droit d'être regardé comme une imposante autorité en tout ce qui concerne l'histoire de France, c'est M. Guizot. Or, M. Guizot, dans une des occasions les plus solennelles où la parole humaine puisse se faire entendre, dans une de ces séances de l'Académie française qui sont pour toutes les intelligences une fête incomparable, M. Guizot, dans sa Réponse au discours de réception du R. P. Lacordaire (24 janvier 1861), a dit éloquemment . " Il y a sïx cents ans, Monsieur, si mes pareils de ce temps vous avaient rencontré, ils vous auraient assailli avec colère comme un odieux persécuteur; et les vôtres, ardents à enflammer les vainqueurs contre les hérétiques, se seraient écriés : Frappez, frappez toujours, Dieu saura bien reconnaître les siens! " Pourtant l'abbé de Cîteaux n'a jamais tenu le barbare langage qu'on lui prête, et sur ce point, comme sur tant d'autres, les meilleurs historiens ont eu le tort de suivre le courant des idées reçues. Désireux de faire complète justice d'un mensonge qui déshonore depuis trop longtemps nos livres les plus estimés, je réclame la faveur de le combattre à mon aise et avec toutes mes armes. La discussion sera un peu longue, un peu minutieuse, mais j'espère qu'elle ne laissera subsister aucun doute sur la nécessité de retirer désormais de la circulation une fausse citation qui constitue une belle et bonne calomnie.

Si nous interrogeons d'abord les chroniques relatives à l'histoire de France, nous n'y apercevons pas la moindre trace de la barbare réponse partout et toujours attribuée au légat du pape Innocent III ' . La Collection de M. Guizot contient six ouvrages où la prise de Béziers est racontée avec plus ou moins de détails, sans qu'il y soit fait la plus petite mention d'une circonstance qui est trop frappante, ce me semble, pour n'être pas ainsi passée sous silence. Il serait possible, à la rigueur, que Guillaume Breton et Guillaume de Nangis eussent omis cette particularité plus intéressante pourtant qu'un grand nombre de celles qu'ils n'ont pas dédaigné de nous faire connaitre, mais comment aurait-elle été laissée dans l'oubli par les

1 Pas plus du reste que du serment dont j'ai nié 1 lus hau' l'authenticité.

 

 

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historiens particuliers de la croisade? Comment, par exemple, Pierre de Vaulx-Cernay ne rapporte-t-il pas le " tuez-les tous, " lui qui enregistre avec une scrupuleuse exactitude les actions et les paroles de l'abbé Arnauld, lui qui suivit pas à pas ce prélat belliqueux dans toutes ses expéditions et qui était près de lui le jour du sac de Béziers? Comment l'auteur anonyme de l'Histoire de la guerre des Albigeois, écrite en langue romane, est-il tout aussi discret à ce sujet que Guillaume de Puylaurens et que la Chronique de Simon de Montfort? S'il n'y a absolument rien de ce que nous cherchons dans les diverses chroniques traduites par M. Guizot, il n'y a rien non plus dans les autres chroniques admises dans le grand Recueil des historiens des Gaules et de la France, telles que la Chronique de Saint-Denis, celles de Mathieu Paris (tome XVII), celles de Bernard Itier, de Robert Abolant et d'Albéric des Trois-Fontaines (tome XV1I1), ni dans l'Histoire de la Croisade écrite en vers provençaux par un poète contemporain '. Et pourtant ce poëme énumère avec une impitoyable fidélité les cruautés commises de chaque côté et stigmatise dans des vers étincelants d'indignation la conduite de certains prélats (de Foulques, évêque de Toulouse, par exemple). Voilà bien, en somme, douze démentis réels, quoique indirects, donnés par le silence de douze chroniqueurs à l'accusation intentée au légat d'Innocent III.

1 Raynouard avait cru que le poème tout entier avait été composé par Guillaume de Tudola, et son opinion a été partagée par M. du Mègc, par M. Mary Lafon, par M. C. Schmidl {Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois, etc. Fauricl, repoussant Guillaume de Tudela, pensait que l'auteur du poème était un troubadour au nom inconnu, d'abord partisan de la croisade, et qui, plus tard, révolté des excès commis par Simon de Montfort, serait devenu partisan des Albigeois. M. Guibal, dans un volume de plus de 000 pages, intitulé : Le poème de la croisade contre les Albigeois, ou l'Epopée nationale de la France du sud au xiu" siècle (Toulouse, 1863), a combattu le système de Fauriel, et soutenu qu'il fallait attribuer les deux parties contradictoires du poème à deux auteurs différents. Mais il était réservé à M. Paul Mcycr de mettre ce point en pleine lumière. C'est ce qu'il a fait avec une sagacité intlnic dans ses Recherches sur les auteurs de la chanson de la croisade albigeoise, 1. 1, 0= série, de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes. Désormais, il est impossible de ne pas répéter, avec le jeune et savant critique, que Guillaume de Tudela a composé la première moitié du poème, cl que i 'antre moitié (à partir de 1213) est l'œuvre d'un anonyme appartenant à un camp opposé.

 

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IV.

Où donc a été consignée pour la première fois l'anecdote dont nous avons vainement cherché jusqu'ici l'origine? - Dans un livre d'un moine allemand. - C'est un étranger, séparé du théâtre des événements de la croisade par plus de deux cents lieues, qui nous apprend ce qu'ont ignoré les hommes placés dans les rangs mêmes des deux armées : c'est Pierre Césaire, religieux de l'ordre de Cîteaux dans le monastère d'Heisterbach (près de Bonn, diocèse de Cologne), Césaire qui, mort vers 1240, composa, de 1221 à 1223, un Livre sur les miracles '. Tous ceux qui ont eu à s'occuper de ce livre,

 

 

1 Voici le récit entier de ce moine : " Venientes ad urbem magnam, quae Biders vocatur, in qua plusquam cen- tum millia homiuum esse (fuisse) dicebantur, obsederunt illam. In quorum conspectu (aspectu) hnerctici super volumen sancti (sacri) Evangelii mingentes de (illo) muro illud contra Christianos injcceruntet sagittis post illud missis cla- mavcrunt : Ecce lex vestra, miseri. Christus vero Evangelii sator, injuriam sibi illatam non rcliquit inullam. Nain quidam satellites zelo fidei accensi, leonibus similcs, cxemplo illonim de quibus legilur in libro Machabaeorum (II, xi, 11) scalis apposais, miiros (intrepide) ascenderunt, haereticisque divinitus lerritis et dcclinniiilbiis scquemiliiis portas aperientes, civitatem obtinucrunt. Cognoscen- tes ex confess'oiiiuus îllorum catliolicos cum haereticis esse permixtos, dixerunt Abbati : Quid fucumus. Domine? Non possumus discernera inter bonos et malos. Timens tam Ahb.is, quam rcliqui, ne tantum timore morlis catholicos se simula- rent, et post corum (ipsorum) abscessum iterum ad perlidiam redirent, ferlur dixissc : Qvdite eos, novil enim Dominus qui sunt ejus. Sicque innumcrabiles occisi sunt in civilatc illa. {l)ialoni miraculorum Caesarii, distinclio V, caput xxi, p. 139 de l'édition donnée par Bertrand Tissicr : Bibliothcca Patrum Cistercicn- sium, 1. 11 ; et ibid., 1. 1, p. 302 de l'édition en 2 vol. in-12 donnée par J. Strange. Coloniae, 1831.) La première édition parut en 1481, in-fol., sous le litre : Dialogi de miraculis. Les bibliographes ne sont pas d'accord sur le lieu où le livre fut imprimé : Villenavc cl Barbier tiennent pour Nuremberg; d'autres et avec raison tiennent pour Cologne, B.iiiiiou notamment, qui s'appuie sur les Annales typographiques de Fauzcr. L'ouvrage reparut in-8° en 1591 et en 1599 sous re nouveau tiire: II- Ivstrium miraculorum et historiorum meniorabilium libri xm, Cologne. Ou cite encore deux autres éditions, l'une de Douai, 1604, l'autre à'Ânveis, 1605. Enfin le P. Bertrand Tassier, de la congrégation de Citeaux, le réimprima dans le t. II de sa Bibliotheca Patrum Cisterciemum (Bonnefontainc, diocèse de Reims, 1660-69, 1 vol. in-fol.). Mais ce dernier éditeur, choqué des ridicules fables de son confrère, corrigea les passages les plus étranges de cette compila tion, ce qui a fait dire à Lenglet Dufresnoy qu'il en avait été tout le sel. Le Manuel du Libraire ne mentionne point le livre de Césaire d'Heisterbach. Une édition très-soignée en 2 vol. in-12 a paru en 1851 sous ce titre : Cassarii Hcistcrbacensis monachi ordinis Cistcrciensis Dialogus miracutorum, textum ad quatuor codicum manuscriplorum edilionisquc principis lidcm accurale recognovit Joseph us Strange; accedunt specimina Codicum in tabula lithograpbica. " - L'éditeur cite une édition en caractères gothiques sans nom de lieu et sans date, et qu'il croit de 1475, à Cologne, chez Udatr-Zell. Celle de 1481 est la 2e.

 

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Possevin , Vossius , Oudin , Dupin , Lenglet-Dufresnoy , l'abbé Fleury, etc., conviennent que, dans les récits de Césaire, l'invraisemblance atteint les dernières limites du grotesque, et un des plus illustres critiques dont la France puisse s'enorgueillir, Daunou, exprime sur cet ouvrage, dans le tome XVIIIe de l'Histoire littéraire de la France, une opinion qui s'accorde avec celle d'un des plus savants historiens ecclésiastiques de l'Allemagne contemporaine, Jean Alzog, et avec celle de Frédéric Hurter dans sa belle Histoire du Pape Innocent III, comme avec celle de tous les auteurs nommés plus haut '. Notre vieux Moréri avait donc bien jugé Césaire quand il avait dit : " Il n'est pas excusable d'avoir cru trop légèrement des gens peu dignes de foi, et d'avoir sur leur rapport recueilli quantité de fables et d'histoires supposées. " Afin de mettre mes lecteurs en état de savoir par eux-mêmes à quoi s'en tenir sur la véracité du moine d'Heisterbach, je leur apprendrai que tantôt on lit dans son recueil que le soleil se partagea, un jour, en trois morceaux, et tantôt que les diables, une nuit, en levèrent l'âme d'un écolier de l'Université de Paris, et la firent sauter en l'air comme une balle, la recevant sur leurs griffes acérées, quo rum ungues ita erant acutissimi ut omne acumen ferri incomparabiliter superarent. Dans le chapitre xi de la distinction deuxième (distinctio secundo), on voit une femme qui, pour un crime que je n'ose même indiquer, reçoit du pape Innocent l'ordre de se présenter devant lui avec le même vêtement qu'elle portait le jour du crime, et qui vint par conséquent in camisia devant le Souverain Pontife.

Le chapitre cvi de la même distinction nous montre un usurier dont les tardives aumônes se métamorphosent en crapauds qui le dévorent complétement. Dans la distinction suivante, il y a un grand nombre d'histoires de démons incubes qu'il m'est impossible d'analyser, et parmi lesquelles je signale vite, et comme si je marchais sur des charbons ardents, l'histoire de la femme de Nantes qu'un démon obséda pendant six ans, à la barbe de son mari (marito ejus

1 Daunou, qui a retracé dans le t. XVII du même ouvrage la biographie d'Arnauld, abbé de CUeaux, déclare (p. 313), au sujet du rôle que lui fait jouer à Béliers Césaire d'Heisterbach, qu'il ne saurait ajouter foi à un tel récit-

 

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in eodem lecto cubante), et l'histoire de la fille du prêtre Arnold, que ledit prêtre, redoutant les jeunes gens et surtout les chanoines de Bonn, enfermait dans un grenier toutes les fois qu'il sortait de sa maison, ce qui n'empêcha pas un incube de la séduire, lequel ensuite lui donna de si grands coups dans la poitrine, que la mal heureuse vomit le sang et mourut trois jours après. Ici, un soldat à califourchon sur un démon parvient jusqu'à la porte de l'enfer et voit par le trou de la serrure des puits pleins de soufre enflammé; là, un homme irrité contre sa fille qui buvait avec sensualité une écuelle de lait, s'écrie : " Puisses-tu avaler le diable! " et la jeune fille sent aussitôt en elle la présence de l'esprit malin. Plus loin, un mari de mauvaise humeur, comme il y en a tant, donne sa femme au diable ; et le diable d'entrer soudain par l'oreille dans le corps de cette infortunée. Je pourrais citer encore le sac dans lequel le diable met les chants de quelques clercs qui tiraient vanité de leurs belles voix ; les porcs qui paraissaient entourer un moine dormant dans le chœur ; la poularde qui, un jour d'abstinence, se change en un crapaud ; les poissons offerts par le diable à un certain Hermann, lesquels deviennent stercora equina; les petits démons qui pullulaient à Mayence dans les plis de la queue de la robe d'une femme trop élé gante, in cujus cauda vestimentorum, quam Irahebat post se largissimam, mullitudinem dœmonum residere conspexit ; la religieuse embrasée d'un amour sacrilége, que la Sainte Vierge guérit en lui appliquant un soufflet qui la renversa inanimée {tam fortis erat alapha, ut in terram mens siejaceret usque ad tempus matitunale) ; la mouche qui, volant au-dessus de l'hostie consacrée, au moment de l'élévation, fut punie par une mort subite (mortis pœnam solvit) ; le chien qui, ayant été baptisé par des écoliers, devint aussitôt enragé, etc. Ailleurs le diable, qui est le héros du livre de Césaire, anparait sous la forme d'un gros vilain dogue. Çà et là abondent les histoires de revenants, parmi lesquelles je signale celle-ci : (ch. xviii, dist. 12) : De milite mortuo qui nocte serpentes et busones loco piscienses ante portam filii suspendit. En un certain chapitre qui n'est pas le moins curieux des sept cent trente-cinq dont l'ouvrage se compose, les moines de Cîteaux empêchent, tant ils sont agréables au Seigneur, la fin du monde d'arriver '. On

1 Voir le chapitre lviii de la distinction xu, chapitre intitulé : De sanctâ Maria quœ obtinuit ne angélus secundo buccinaret. Il s'agit là d'un moine de Clairvaux, du nom de Guillaume, qui, étant en prière, est ravi au ciel en esprit, et voit à la droite de Dieu un ange avec une trompette. Jésus cria : Buccina. Le son de celte trompette était si éclatant, que l'univers entier trembla, comme la feuille d'un arbre. La sainte Vierge demande que la trompette ne sonne pas une seconde fois, sciens mundum si denuo buccinarel consummari, et cela pour que les religieux de Cîteaux aient tout le temps de se préparer à comparaître devant Celui qui jugera les vivants et les morts.

 

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voit par ces exemples que Césaire a bien raison de s'écrier : " Ces récits vous font rire '. " Toutes ces absurdités, en effet, ne permettent pas de prendre un tel écrivain au sérieux. Il n'y avait au monde que le R. P. d'Outreman qui pût délivrer à Césaire un certificat de véracité; ce qu'il a fait dans son Pédagogue chrétien 2, où il l'appelle naïvement " auteur très-digne de foi. " En résumé s, le De miraculis atteste chez son auteur une dose de crédulité tellement extraordinaire, même pour un Allemand du moyen âge, qu'aucun homme de bon sens ne peut lui accorder la moindre confiance.

 

 

V.

 

Si jamais il a été permis de se prévaloir de l'ancien axiome de droit " testis unus, testisnullus, " c'est surtout dans le cas actuel.

 

 

1 Casimir Oudin, lui aussi [fiommentarius de scriptoribus Ecclesiœ antiquis. 1722), trouve que ce fatras de fables n'est fait que pour exciter la risée : " Quam simplex fucrit Cresarius in credendo, quam facilis in fabulis scripto consignandis, nullus negabit, qui ejusmodi monachalcm farragincm legerit; nullus leget qui non impense ad tantas fabulas riserit. "

2 Il est vrai que le bon P. d'Outreman devait être indulgent pour les faiseurs de contes, par la même raison qui fait dire à la Didon de Virgile : Baud ignara mali, misms succurrere disco. Ne raconte-t-il pas sérieusement (p. 47 du 1. 1") qu'en 1570 un bourgeois, qui avait volé des raisins et juré qu'ils lui appartenaient, fut instantanément changé en pierre, ainsi que la corbeille pleine de raisins qu'il portait sur sa léte?

3 On ignore généralement que l'ouvrage de Césaire renferme l'histoire de Conaxa, qui fut le sujet d'une comédie en vers, d'un jésuite, intitulée : C.onaxa ouïes gendres dupés, à laquelle M. Etienne, quoiqu'il n'aimât pas les jésuites, emprunta le fond, quelques vers et une partie du titre de sa comédie des Deux gendres. M. Sainte-Beuve, dans un de ses plus spirituels articles ( il. Etienne ou une émeute littéraire sous l'Empire, Causeries du lundi, t. VI), a dit de la pièce de Conaxa qu'elle est prise d'un sujet venu du seizième siècle et même plus ancien peut-être. Il faudrait substituer un certainement à ce peut-être. Ce n'est pas d'ailleurs uniquement dans l'ouvrage de Césaire qu'au treizième siècle on trouve le germe des Deux gendres, c'est aussi dans un fabliau du trou vère Bernicr. Voir le t. XXIII de l'Histoire littéraire de la France. Le chapitre sur les trouvères est du regrettable M. Jos. Vict. Le Clerc. C'est dire qu'il est fait de main de maître.

 

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L'unique témoin qui dépose en faveur de l'authenticité des paroles attribuées au légat du Pape, était d'abord placé à une très-grande distance des lieux où s'était accompli ce qu'il racontait. A qui persuadera-t-on qu'un moine allemand, enfermé dans sa cellule, ait pu être instruit d'une particularité restée inconnue des chroniqueurs nationaux qui se trouvaient dans le camp des catholiques et dans celui des Albigeois? Comment expliquer qu'on ait su aux environs de Cologne, plusieurs années après le sac de Béziers, ce qu'ont ignoré, au moment même de l'événement, ceux qui en écrivaient le récit à la lueur des flammes qui dévoraient la malheureuse ville? Si du moins l'écrivain étranger qui contredit tous nos chroniqueurs nous offrait quelque garantie de véracité! Nous venons de voir, au contraire, que toutes ses assertions doivent être frappées de suspicion. Pour tous ces motifs, j'aurais déjà le droit de proclamer haument que le légat d'Innocent III n'a jamais proféré les sanglantes paroles dont son nom éveille le souvenir ; mais je vais essayer de montrer d'une manière plus péremptoire combien est inadmissible la version propagée par le trop candide Césaire d'Heisterbach.

 

 

VI

 

Cette version n'est pas, en effet, seulement réfutée par le silence universel des chroniqueurs, elle est aussi réfutée par leurs paroles. D'après le moine allemand, après la prise de la ville, les massacreurs ', éprouvant des scrupules et comme une sorte d'attendrissement,

1 Césaire d'Heisterbach les désigne ainsi : Quidam satellites, c'est-à-dire sol dats d'un ordre inférieur. C'étaient, d'après Pierre de Vaulx-Cernay, les servants de l'armée. Leur nombre s'élevait à 15,000, suivant le poème de la Croisade. Dans une note de la traduction de la chronique du moine de Vaulx- Cernay, M. Guizot, répétant une assertion du P. Daniel {Histoire de France, t. IV, p. 512), prétend que les ribauds avaient beaucoup de rapport avec ce qu'on a nommé depuis les Enfants perdus. Avec toute la déférence due à un historien aussi éminent que M. Guizot, je dirai que c'est là une grave erreur. Les ribauds ne peuvent pas même être assimilés aux goujats des temps modernes, car ces derniers n'ont jamais commis les brigandages que le moyen âge tout entier reproche à leurs ignobles prédécesseurs. Quant aux Enfants perdus, c'étaient de mauvaises têtes et de nobles cœurs qui s'exposaient, en se jouant, à tous les dangers et couraient à la mort avec une chevaleresque insouciance. Il me serait facile de faire avancer ici un grand renfort de citations. Je me con tenterai de rappeler que Mathieu Paris, à l'année 1259, dit expressément, au sujet des Pastoureaux, que les ribauds sont des vagabonds, des voleurs, des excommuniés, et que Biaise de Montuc, racontant avec sa brillante verve gasconne ses batailles en Italie, nous présente au contraire les Enfants perdus comme des héros.

 

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demandèrent à l'abbé Arnauld, avant de commencer, ce qu'ils devaient faire pour reconnaître les catholiques au milieu des mécréants. Or, suivant tous les historiens de la croisade, les choses n'ont pu se passer ainsi. Voici quelles furent, si l'on en croit les plus sûres autorités, les circonstances de la prise de Béziers. Quelques assiégés firent une sortie. Un croisé, qui s'était avancé jusque sur le pont de Béziers, tomba percé de leurs flèches. A cette attaque inattendue, à la vue de cette victime, les ribauds, frémissant de rage, s'élancent comme un seul homme contre les imprudents agresseurs, sans même prendre le temps de revêtir leur armure ; ils les refoulent dans la place, escaladent les murs, enfoncent les portes, et entrent impétueusement dans Béziers à la suite, pour ainsi dire, des insensés qui sont venus les braver. " Ils donnent l'assaut, dit Pierre de Vaulx-Cernay, à l'insu des gentilshommes de l'armée, et à l'heure même s'emparent de la ville. " - " Les habitants de Béziers, dit à son tour Guillaume de Puylaurens, ne purent repousser la première attaque du vulgaire de l'armée. " L'abbé Arnauld, lui aussi, dans la relation déjà citée qu'il adresse au Pape, raconte que lorsque " l'on délibérait avec les principaux chefs de l'armée sur les moyens de sauver ceux qui dans la ville passaient pour catholiques, les ribauds et autres viles personnes (ribaldi et alii viles et inermes personœ), sans attendre l'ordre des chefs, firent invasion dans la cité. " Mathieu Paris dit la même chose 1. Enfin, Guillaume le Breton et surtout l'auteur du Poëme de la croisade, qui, lui, entre dans les plus minutieux et les plus pittoresques détails, attribuent aux truands l'initiative du carnage, et écartent loin des chefs toute complicité. On voit combien il est impossible qu'aucun dialogue ait eu lieu immédiatement après l'assaut 2, entre l'abbé de Cîteaux et les ribauds.

1 Seulement il ajoute que les ribauds s'élancèrent dans la ville, duee domino.

2 Quelques-uns mettent le colloque entre l'abbé de Cîteaux et quelques personnages importants de l'armée. M. Henri Julia, par exemple, dit : " Quand l'évêque de Béziers rapporta cette courageuse réponse au camp des croisés, quelques chevaliers généreux persistèrent a vouloir sauver les catholiques; ils allèrent consulter le légat. Celui-ci leur répondit : Tuez-les tous, etc. " On voit par là que M. Julia n'a pas daigné prendre connaissance du récit de Césaire d'Heistcrbach ; et pourtant son Histoire de Béziers a été couronnée par la Société archéologique de Béziers, le 16 mai 1844. Habent sua fala libellIi'

 

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Les ribauds De prirent ni le temps ni la peine de consulter leur généralissime ; il leur tardait trop d'en venir aux mains pour songer à soumettre en ce moment au légat d'Innocent III une espèce, de cas de conscience. Loin d'avoir donné, par les sauvages paroles qu'on lui prête, le signal du massacre de Béziers, l'abbé Arnauld apprit sans doute la nouvelle de l'entrée des terribles bandes de truands dans la ville, quand déjà on avait commencé la boucherie et qu'il n'y avait plus moyen d'arrêter l'irrésistible élan de ces hommes altérés de sang et de butin, de ces hommes, écume de la société, qui étaient attirés sur les champs de bataille par les mêmes motifs qui, de tous les points de l'horizon, y amenaient les plus vils oiseaux de proie.

La justification du légat, sur ce point, ressort si clairement de tous les textes que je viens d'invoquer, que je ne comprends pas comment ceux qui en ont eu connaissance ont continué à dénoncer à l'indignation de la postérité la prétendue réponse qui aurait coûté la vie à tous les habitants de Béziers. Notons encore qu'un autre formel démenti est infligé par les chroniqueurs au religieux d'Heisterbach. Dans l'année qui suivit le sac de Béziers, en 1210, Simon de Moutfort s'empara de Minerve (aujourd'hui village du département de l'Hérault), et il déclara " qu'il ne déciderait rien sur le sort des habitants, sinon ce qu'ordonnerait l'abbé de Cîteaux, maître de toutes les affaires du Christ. A ces paroles l'abbé fut grandement marri, n'osant les condamner, vu qu'il était moine et prêtre. Ou pardonna, suivant son conseil, à ceux qui voudraient se convertir. Mais ils refusèrent, et on les brûla. " Pierre de Vaulx-Cernay, auquel nous devons ces précieux renseignements, ajoute qu'il essaya lui-même de ramener ces malheureux dans la bonne voie et qu'il ne fut pas écouté. Ce récit, dont d'autres chroniqueurs certifient l'exactitude, et principalement Guillaume de Nangis ', me fournit un argument décisif. Est-ce que les motifs sacrés qui défendaient au chef ecclésiastique de la croisade d'opiner pour la mort des hérétiques de Minerve, ne lui défendaient pas tout aussi impérieusement d'opiner, l'année précédente, pour la mort des hérétiques et, bien plus, des catholiques de Béziers?... Je le demande à tout homme de bonne foi, peut-on croire capable d'avoir prononcé

 

1 " On permit à ceux des assiégés qui voulurent abjurer l'hérésie de se retirer librement, mais on en trouva encore 180 qui aimèrent mieux se laisser brûler. "

 

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un arrêt de mort contre plusieurs milliers d'hommes celui qui, en sa qualité de prêtre, se regarde comme tenu de pardonner aux habitants relativement peu nombreux de Minerve, quoiqu'au fond du cœur il désire leur extermination, comme le confesse ingénument Pierre de Vaulx-Cernay. Il n'y aura qu'une voix, j'en suis sûr, pour proclamer que les paroles de l'abbé Arnauld devant les murs écrou lés de Minerve, obligent invinciblement à rayer de l'histoire les paroles qu'il passe pour avoir dites à Béziers, comme aussi le serment qu'il passe pour avoir proféré devant l'évêque qui lui rendait compte de son inutile ambassade '.

Il ne me reste plus maintenant qu'à dégager de quelques exagérations et de quelques méprises le récit même de la prise de Béziers.

 

 

VII

 

Nous venons devoir que les ribauds, répondant à une provocation insensée avec une sauvage ardeur, avaient, prompts comme la foudre, franchi tous les obstacles qui les séparaient des défenseurs

1 Les diverses considérations groupées dans ces pages sont loin d'être les premières que l'on ait opposées à ceux qui ont adopté, les yeux fermés, la version du légendaire allemand. Sans parler des auteurs auxquels font allusion dom Vie et dom Vaissète, et pour nous en tenir aux auteurs de notre siècle, je rappellerai que M. le ch. Alexis du Mège, qui a publié à Toulouse, en 1810 et années sui vantes, une fort bonne édition, en 10 vol. in-i°, de l'Histoire générale du Langue doc, a repoussé en quelques lignes, où il invoque surtout le témoignage négatif de Pierre de Vaulx-Cernay, l'historiette de Césaire d'Heisterbach ; et qu'au delà du Rhin, le docteur Jean Alzog {llist<,ire universelle de l'Eglise, traduction de MM. Goschler et Audley, 3 vol. in-8°), s'appuyant sur un article de la Gazette de Bonn, a signalé le peu de cas qu'il fallait faire des assertions de Césaire en général, de son assertion sur le mot de l'abbé Arnauld en particulier. M. Capefiguc, dans une curieuse note de son Philippe-A uguste, après avoir dit que s'il y eut un massacre, les ribauds seuls l'accomplirent, renvoie, pour la réfutation de l'erreur de Césaire d'Heisterbach, à l'ouvrage des dominicains Quétif et Echard : Scriptores ordinis Prœdicatorum recensai 1719,2 vol. in-fol. Ce renvoi, que je trouve (toujours sans indication de page) dans l'Histoire de Béziers de M. Julia, et, ce qui m'étonne, dans l'Histoire d'Innocent III, par M. Hurler, doit être inexact. J'ai attentivement parcouru le docte ouvrage de Quétif et d'Echard, et je n'ai trouvé nulle part la réfutation annoncée. Si, par hasard, ces humbles pages tombaient sous les yeux de MM. Capefiguc et Julia, je voudrais qu'ils eussent l'obligeance de m'indiquer l'endroit précis des Scriptores ordinis Prœdicatorum, où ils ont été assez heureux pour trouver ce qui a échappé à mes plus actives et plus patientes recherches.

 

 

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de Béziers et, presque sans coup férir, avaient envahi à grands flots la malheureuse cité. Ecoutons parler l'auteur du Poème de la Croisade : " Les ribauds, ces fous, ces misérables ! tuèrent les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un seul '. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plait, en paradis, car jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je pense, résolu ni exécuté. " El plus loin : " Après cela, ils se répandent par les maisons qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage : ils chassent les ribauds à coups de bâton, comme mâtins, et chargent le butin sur les chevaux et les roussins... Le roi des ribauds et les siens qui se tenaient pour fortunés, et riches à jamais de l'avoir qu'ils avaient pillé, se mettent à vociférer quand les Français les en dépouillent. A feu ! à feu ! s'écrient-ils, les sales bandits. Et voilà qu'ils apportent de grandes torches allumées. Ils mettent le feu à la ville, et le fléau se répand ! La ville brûle tout entière en long et en travers. Brûlée aussi fut la cathédrale. Grand et merveilleux aurait été le butin qu'auraient eu de Béziers les Français et les Normands, et ils eu auraient été pour toute leur vie enrichis, si ce n'eût été le roi des ribauds et les chétifs (lisez infâmes) vagabonds qui brûlèrent la ville et y massacrèrent les femmes, les enfants, les vieux, les jeunes et les prêtres, messe chantants, vêtus de leurs ornements 2, là haut, dans la cathédrale 3. "

1 Pierre de Vaulx-Cernay dit : " Ils égorgèrent presque tout, du plus petit jusqu'au plus grand. " Je crois qu'ici le témoignage du moine doit être préféré an témoignage du troubadour, d'autant plus que, dans une autre partie de son poème, vers le commencement, ce troubadour dit des habitants de Béziers : c D'eux tous, il n'en échappa pas cinquante ou cent qui ne soient mis à fil l'épée. "

2 M. Mary Lafon revêt ces prêtres de surplis noirs. Je suppose que c'est là me distraction.

3 La chronique en prose romane indique aussi la cathédrale comme l'asile où se réfugia toute cette population éperdue. Pierre de Vaulx-Cernay et la Chronique des véritables gestes glorieux des Français, désignent l'église de Sainte-Madeleine comme celle où 7,000 personnes furent mises à mort. M. Alex, du Mège croit que c'est à tort que Pierre de Vaulx-Cernay (il ne cite que lui) a nommé en cette occasion l'église de Sainte-Madeleine. Mais Catel et, de nos jours, M. Sabatier croient, au contraire, que regorgement eut lieu dans cette nouvelle église. Il me semble comme il a déjà semblé aux bénédictins, que ces opinions peuvent parfaitement se concilier, et que le sang dut inonder les dalles des deux églises.

 

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Qu'ajoutera ce tableau d'une si saisissante éloquence, et dont les lugubres couleurs ressortent encore davantage par le contraste non cherché que le peintre établit entre ces horribles scènes de carnage et la beauté des prés verdoyants (les pratz verdeians) qui entourent Béziers comme d'une riante ceinture et où campent les croisés? Il s'est trouvé pourtant des historiens qui ont cherché à rembrunir les teintes d'un tel tableau ' ; les uns ont prétendu que, la tuerie achevée, l'abbé de Cîteaux fit mettre le feu à la ville pour que les habitants qui avaient échappé à la rage du fer devinssent la proie des flammes; les autres, ne trouvant pas que le nombre des victimes tel que nous le donnent ceux qui ont dû être les mieux informés soit suffisant, quelque considérable qu'il soit cependant, l'ont grossi dans des proportions ridicules. Pour l'incendie, il est manifeste qu'il a été allumé par la jalousie vengeresse des ribauds, qui ont mieux aimé voir leur butin dévoré par la flamme que confisqué par les Français 2.

 

 

VIII

 

Quant au nombre des victimes, cherchons consciencieusement à l'établir, sinon dans toute sa vérité, du moins dans toute sa vrai semblance. Remarquons d'abord qu'en supposant même, ce qui est douteux, que la ville de Béziers, au commencement du treizième siècle, pût contenir autant de population qu'elle en contient aujourd'hui, c'est-à-dire environ 24,000 habitants, une partie de cette

 

1 A force de vouloir le rembrunir, quelques-uns ont trouvé le secret de l'égayer. M. d'Aldéguier, par exemple, qui nous montre (p. 463 du t. Il de son Histoire de Toulouse) des vieillardsbaignant de leurs larmes les genoux de leurs bourreaux et qui (p. 129) nous assure, comme s'il en avait été témoin oculaire, que les femmes furent violées avant d'être égorgées. Cèsaire d'Heistorbach, que M. Julia appelle César Heisterber, devient, pour M. d'Aldéguier, César Listcrber. Mais je n'en finirais pas si je voulais signaler tout ce qu'il y a de fantaisie dans son récit de la prise de Béziers.

2 Je trouve dans l'Histoire universelle du président de Thou (t. I, p. 412) ce curieux passage que tous les historiens de Béziers ont négligé jusqu'ici : " L'armée des croisés de France marcha d'abord à Béziers, dont les habitants furent tous passés au fil de l'épée, sans aucune distinction des innocents et des coupables, quoique, pour prévenir ce désordre, les légats du Saint-Siège eussent donné la liste des coupables, et eussent fait marquer d'un charbon noir les portes des maisons. " De Thou ne nous dit malheureusement pas d'où il a tiré ce dernier renseignement. ;

 

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population avait, à diverses reprises, abandonné une ville que l'on savait être exposée la première aux formidables colères des hommes du Nord. Quand le vicomte de Béziers se retira dans Carcassonne, il fui, dit le Poème de la Croisade, suivi de près par tous les juifs de la ville. Il est certain que d'autres encore que les juifs prirent la même précaution ' . Un peu plus tard, il y eut de nouveaux fugitifs. " Ceux, dit le Poème de la Croisade, qui sortirent avec lui (avec l'évêque de Béziers) sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent dans la ville le payèrent cher. " Vingt mille personnes durent rester dans Béziers et, à peu d'exception près, durent être enveloppées dans un des plus grands massacres qui aient jamais épouvanté le monde. C'est le chiffre adopté par l'abbé de Cîteaux lui-même 2, c'est-à-dire parle personnage qui, à tous les points de vue, était le mieux placé pour savoir la vérité en ce qui concerne cette funèbre statistique. Tenons-nous-en donc à ce chiffre 3, et repoussons égale-

1 Pierre de Vaulx-Cernay dit du vicomte Raymond Roger se retirant à Car cassonne : Plures de Biterrensibus hœreticis ducens secum (p. 566). II ne faut pas que j'oublie de faire remarquer, d'après ce même Pierre de Vaulx-Cernay, qu'il y avait, trois années auparavant, excessivement peu de catholiques à Béziers : " llli autem Biterrensem agressi sunt civitatem, ubi per dies xv dispu tantes et prœdicantes coufirmabant in fide paucos qui ibi erant catholicos, haereticos coufundebant. "

2 " Capta est civitas Bitterensis, nostrique non parcentes ordini, sexui vel aetati, fere viginti millia homirtum in ore gladii percmerunt, etc. " Dans la rela tion déjà citée et adressée au pape; c'est-à-dire, comme nous nous exprimerions aujourd'hui, dans un document officiel. - Dom Vie et dom Vaissète ont eu le tort de dire qu'Amauld ne mit que 15,000 victimes dans la relation qu'il envoya au Pape. Ce tort a été partagé par Daunou, Histoire littéraire de la France, t. XVII, et par MM. Alex, du Môge, d'Aldéguier, Henri Julia, H. Bordier et Edouard Charton, et une foule d'autres.

Accordons ici une mention particulière à M. Capefigue qui (Histoire de Phi lippe-Auguste, t. II) dit aussi malencontreusement dans le fond que dans la forme : " L'abbé de Cllcaux déclare qu'on tua 15,000 âmes ! " Il semblerait, d'après cette façon de parler, que l'abbé ne croyait pas à l'immortalité de l'âme. M. d'Aldéguier, lui aussi, se sert, toujours à propos de ces pauvres âmes, d'une expression bien singulière, et qui est incompatible avec l'immatérialité de l'esprit, quand il dit que Béziers contenait 00,000 âmes de tout sexe.

3 M. Sabaiierdità ce sujet: " S'il est vrai, comme je le pense, que l'enceinte de Béziers n'a jamais beaucoup varié par son étendue, les chiffres inférieurs de 15,000 et 12,000 réunissent le plus de probabilités. La population tout entière de Béziers ne tomba pas sous le glaive. Plusieurs habitants durent s'éloigner (il fallait dire : s'éloignèrent) avant le siège; d'autres purent s'échapper (c'est là qu'il fallait mettre durent s'échapper) quand la ville fut prise. La ville ne fut pas non plus entièrement détruite, car au mois d'août de l'année 1210, Simon de Montfort donnait une maison située dans Béziers à l'abbaye de Citeaux. On voit, de nos jours, quelques maisons auxquelles le style de leur architecture assigne une date antérieure au treizième siècle. " i Tome V de son édition de \ Histoire

 

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ment les chiffres moindres et les chiffres supérieurs. M. Alex, du Mège s'est efforcé de prouver1 qu'il n'y avait eu, le 22 juillet 1209, que 7,000 victimes à Béziers, mais il a pris la partie pour le tout : il a confondu les 7,000 hommes qui furent immolés dans une seule église avec tous ceux qui périrent dans les rues et sur les places de Béziers ou encore au fond de leurs demeures. Il y a, dans le calcul de M. Al. du Mége, une erreur en moins aussi manifeste2, qu'il y a certainement une erreur en plus dans les 30,000 victimes dont parlent M szeray 5 et le P. Daniel, dans les 38,000 victimes comptées par Bernard hier, bibliothécaire de l'abbaye de Saint-Martial à Limoges 4, surtout dans les 60,000 victimes 5 entassées dans les

1 Tome V de son édition de \ Histoire générale du Languedoc.

2 H y a aussi une erreur en moins, peu considérable, il est vrai, dans Guil laume de Nangis, qui dit qu'il périt à Béziers 13,000 hommes par le fer et par le feu. Guillaume le Breton, dans sa Vie de Philippe-Auguste, se rapproche de l'opinion de l'abbé de Cîteaux quand il prétend que les croisés passèrent plus de 17,000 hommes au ni de l'épée. Ce même Guillaume le Breton, dans le VIIIe liv. de la Pliitippide, porte ce cliiiïre à tj(i,(li>ii hommes, comme pour donner raison a la pensée exprimée dans une fable de la Fontaine :

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Daunou, du reste, dans le XVIIe vol. de l'Histoire littéraire de la France, a remarqué que le talent qu'il pouvait avoir d'orner la vérité, il l'a réservé pour la Philippide.

3 La ville de Béziers, dit Mézcray, fut noyée du sang de 30,000 de ses habi tants. Th. Lavalléc {Histoire des Français) voit dans le massacre du 22 juillet, un elfroyablc holocauste de 30 à 40,000 victimes. M. Ch. du Hozoir {Dict. de la conversation) allirme qu'il ne péril pas moins de 35 à 40,000 individus. Ce dernier érudit croit que ce fut " dans un conseil de guerre que l'abbé Arnauld dit de sang-froid son laineux mol: " Tuez-les tous. "

4 Je remarque que de tous ceux qui étaient présents au sac de Béziers, un seul a lait le recensement des victimes, Arnauld. Les autres témoins se taisent à col égard. B. Itier était à Limoges, Albéric de T rois-Fontaines, dans le diocèse de Chalons sur-Marne. La renommée avait, comme toujours, grossi pour eux le nombre des morts.

5 Je regrette d'avoir a dire que ce nombre si prodigieux est celui qui a trouvé lepius de partisans, depuis l'abbé Velly jusqu'à M. Jules Simon {De la liberté de conscience), en passant par presque tous nos dictionnaires biographiques (voir notamment l'art. Arnauld de la Nouvelle biographie générale) et presque toutes nos encyclopédies (voir notamment l'art. Albigeois de l'Encyclopédie des gens du monde). Je retrouve encore les 60,000 victimes dans le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de M. Bouille! (20e édition, 1864). M. Bouillet, qui a si gracieusement parlé de moi, au bas de sa préface, au sujet des communications que j'ai eu l'honneur delui adresser, n'a pu corriger cette faute, ainsi que beaucoup d'autres qui lui avaient été signalées trop tard. Collaborateur de la dernière heure, je n'ai réussi à faire adopter par l'estimable auteur que la moitié environ des rectifications qu'il m'avait été donné de lui proposer.

 

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pages d'Albéric de Trois-Fontaines ', et de l'auteur des Chroniques de Saint-Denis, surtout plus encore dans les 70,000 victimes qu'égorge de sa terrible plume Vincent de Beauvais, dans le chapitre xv du livre XXXI de son Miroir historial, surtout plus que jamais dans les 100,000 victimes que Césaire d'Heisterbach, renchérissant sur tout le monde et séduit sans doute par l'attrait du nombre rond, ne craint pas d'étaler devant ses lecteurs, me fournissant par là, s'il en était besoin, un nouveau motif pour récuser son témoignage 2. Tout à l'heure ce témoignage venait se briser contre une impossibilité de temps. Maintenant ce témoignage se brise contre une impossibilité d'espace. Mais il est une troisième impossibilité qui rend plus dérisoire encore le double récit de Césaire, c'est l'impossibilité morale, et je défie un homme sérieux d'oser, après avoir lu les divers documents que nous avons cités, raconter désormais la prise de Béziers comme elle a été racontée généralement, à la plus grande honte de notre érudition et de notre logique, jusqu'à l'an de grâce où nous sommes.

Ph. Tamizey de Larroque.

 

 

1 Albéric ne parait pas être toujours bien informé, il dit, à l'année 1209, qu'environ dix ans auparavant, les habitants de Béziers avaient tué leur vicomte Trencavcl. Au lieu de dix ans, c'était quarante-deux ans qu'il aurait fallu marquer. De même, sans sortir du cercle de l'histoire de Béziers en ces temps-là, je trouve en faute Bernard Hier, qui prétend que le seigneur de cette ville fut au nombre des victimes du 22 juillet, alors qu'il est parfaitement établi que Raymond Roger mourut après la reddition de Carcassonnc.

2 Césaire dit à cet endroit: Innumerabilet occlsi sunt; mais il vient de dire qu'il y avait plus de 100,000 hommes dans Béziers, et comme on tua toutou a peu près tout, il "'si clair que son innumerabiles répond à 100,000 hommes au moins; c'est, du reste, ce qu'a pensé dom Vaissète.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Date last modified: 8 February 2017

 

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